jeudi 22 décembre 2011

CEDRIC TORNAY


TORNAY Cédric 25 novembre, 2010
Classé dans : 21 LE VATICAN ET SES HISTOIRES,21.3 Tornay Cédric — André @ 15:51
Pendant ce temps, la nouvelle se répand rapidement et, afin d’éviter l’afflux des curieux, on ferme les portes du Vatican quelque heures. Puis on convoque la presse et c’est le porte-parole officiel du Pape, nommé à ce poste personnellement par Jean-Paul II en 1984, qui s’exprime.

C’est Joaquin Navarro-Valls, un laïc, diplômé de médecine et de journalisme et membre de l’Opus Dei. L’Opus Dei est une institution de l’église catholique qui n’a rien à voir avec l’image romanesque de secte terroriste que lui donne le roman « Da Vinci code ». Pourtant, malgré ses efforts de communication, elle reste largement opaque. Bénéficiant d’un statut dit de « prélature personnelle » (= rattachement direct au pape), les membres et la hiérarchie de l’Opus Dei ne sont ainsi pas tenus de se faire connaître de la hiérarchie « standard » de l’Eglise (paroisse, évêché…).



Dans une affaire aussi exceptionnelle, on aurait pu s’attendre à ce que, comme en 1981 lors de l’attentat contre Jean-Paul II, le Saint-Siège confiât l’enquête criminelle à un juge d’instruction italien et fît intervenir des services spécialisées dans l’analyse du théâtre d’un crime (les « experts » : balisticiens qui calculent le trajet, l’angle et la vitesse des projectiles et biologistes qui traquent le moindre ADN…) Il n‘en est rien. Joaquin Navarro-Valls annonce que le Vatican va nommer un juge d’instruction interne : Gianluigi Marrone.

Puis, sans même attendre les conclusions de cette enquête à venir, le porte-parole du Saint-Siège explique par le menu le déroulement des faits :

- Le caporal Cédric Tornay entretenait depuis quelque temps des relations difficiles avec son supérieur hiérarchique. Cela était dû à l’évidence à des troubles psychologiques.

- Apprenant qu’il ne recevrait pas, deux jours plus tard, une médaille de bons et loyaux services appelée « Benemerenti », Tornay a cédé à un coup de folie.

- Il s’est introduit dans l’appartement des Estermann, il a utilisé son pistolet de fonction (un Stig 75), il a tiré quatre coups de feu pour abattre ses victimes puis s’est allongé face au sol, a introduit le canon dans sa bouche et a tiré un cinquième coup pour mettre fin à ses jours.

A l’appui de cette thèse, Joaquin Navarro-Valls exhibe du reste une lettre d’adieux écrite la veille par Tornay à sa mère mais qui ne lui pas été envoyée, et où celui-ci détaille les motivations de son geste à venir : la préméditation est évidente…

Tout est (déjà) dit. Dans l’assistance des journalistes, c’est la perplexité : trois morts dont un suicide, une enquête à peine commencée mais déjà conclue, aucune intervention d’un service criminel spécialisé, pas même encore d’examen de médecine légale : pourquoi tant de hâte et si peu de transparence dans une affaire aussi exceptionnelle ? La thèse de Joaquin Navarro-Valls est immédiatement contestée le lendemain dans les journaux : comment, logiquement, parler d’« accès de folie » et en même temps de « préméditation » ?

Pourtant, les évènements s‘enchainent : dans la journée du 5, un examen des corps a lieu par le médecin-légiste du Vatican. On prévient alors la mère de Cédric Tornay : une suisse nommée Muguette Baudat (c’est son nom de jeune fille).Celle-ci est incrédule : elle a en effet eu Cédric au téléphone le 3 mai au soir et ce dernier lui avait semblé parfaitement calme et normal, lui parlant même d’avenir avec une jeune fille romaine qu’il a rencontrée, du nom de Valeria… Encore plus étrange : au bout du fil, le chapelain des gardes suisses, Monseigneur Jehle, la… dissuade de venir à la cérémonie funèbre ! Muguette Baudat refuse évidemment et se rend sur place.

Là, elle est reçue par le père Roland Trauffer, secrétaire de la Conférence des Evêques suisses. Durant l’entretien, celui-ci lui remet la lettre d’adieux écrite par son fils et qui accrédite le déroulement du drame. Puis, de façon proprement ahurissante, il lui remet… la balle avec laquelle son fils s’est suicidé ! Un cadeau fort macabre dont, franchement, nul ne voit l’utilité. Muguette Baudat, ultérieurement, affirmera même que l’ecclésiastique lui a conseillé de faire incinérer le corps de Cédric : des propos démentis formellement par l’intéressé.

C’est le 6 mai 1998, quoiqu’il en soit, soit moins de deux jours après le drame, qu’ont lieu les funérailles des époux Estermann, dans la basilique Saint-Pierre, en présence de Jean-Paul II. Celles de Cédric Tornay ont lieu le lendemain dans l’église Sainte-Anne. Un drame bien vite arrivé et des corps bien vite enterrés.

Revenue en Suisse, Muguette Baudat examine attentivement la lettre apparemment laissée par son fils. Elle y remarque rapidement diverses anomalies inexplicables :

· L’écriture ne ressemble que très peu à celle de son fils

· L’en-tête du destinataire ne porte pas son nom de jeune fille (qui est son nom d’usage) mais, étrangement, son ancien nom de femme mariée…

· Le texte contient plusieurs fautes de syntaxe ou d’orthographe, ce qui n’était pas dans les habitudes de Cédric

· Cédric, fort pieu, parlait toujours respectueusement du « Saint-Père » : il écrit là, de façon très laïque, « le pape »

· Il écrit aussi en toutes lettres le prénom de sa sœur (Melinda) qu’il avait pourtant coutume, dans l’intimité familiale et ses autres courriers, d’appeler affectueusement « Dada »

· Et, d’une façon qui forcerait les soupçons d’un des esprits les plus obtus, elle n’est même pas signée du prénom de son rédacteur mais conclue par « Ton fils qui t’aime »

Muguette Baudat en est convaincue : il s’agit là d’un faux en écriture. Elle fait effectuer une contre-autopsie par un médecin légiste suisse : le professeur Thomas Krompecher dont les conclusions sont plus que troublantes. Pour lui, l’angle formé par le trajet de la balle dans le crâne indique que Cédric Tornay avait la tête en arrière et non pas en avant (comme l’avait affirmé un peu rapidement le Vatican).

A l’été 1998, Muguette Baudat prend deux avocats (non accrédités au Vatican) : Luc Brosselet et le sulfureux et médiatique Jacques Vergès (qui défendit autrefois le terroriste palestinien Carlos ou le nazi Klaus Barbie). Elle demande officiellement à avoir accès aux dossiers du juge d’instruction du Vatican : cela lui est refusé. Le rapport de celui-ci, rendu public neuf mois après les faits, n’est pas plus convaincant que les explications d’origine de Joaquin Navarro-Valls. Il y est ainsi mentionné, pour couper court à toute hypothèse d’un tueur ayant abattu les époux Estermann et Cédric Tornay, que « L’étroitesse des lieux n’aurait pas permis la présence dans la salle de séjour-bureau d’une quatrième personne » : alors que l’appartement est un deux pièces avec un double-séjour et une entrée !

Muguette Baudat écrit alors discrètement à Jean-Paul II en septembre 1998 puis en juillet 1999 : elle ne reçoit aucune réponse. En août 2002, c’est au tour de ses avocats d’écrire au pape puis, le mois suivant, à son secrétaire personnel Monseigneur Dziwisz : aucune réponse. Jamais.

Mais Muguette Baudat n’est pas seule dans son combat pour la vérité, loin de là. Dès 1998, les journaux italiens et allemands mènent l’enquête, intrigués par les démissions qui s’enchaînent dans les rangs de gardes suisses : 3 hallebardiers (simples soldats) dans les trois semaines qui suivent le drame et deux sous-officiers en juin 1998. Dans les mois qui suivent, deux-tiers des sous-officiers (environ 10 personnes au total) quittent leur services avant terme. Rapidement, il apparaît que bien des zones d’ombre entourent le personnage d’Alois Estermann…

L’homme (ci-contre) est un suisse (c’est obligatoire pour faire partie des gardes du même nom). Il est entré dans le service de sécurité du Vatican en 1980, sur recommandation d’un cardinal (on ne connaitra pas le nom de celui-ci). En 1983, Estermann a épousé une vénézuélienne de cinq ans son aîné : Gladys Mezza. Dès les jours qui suivent la mort d’Estermann, l’amiral italien Fulvio Martini, ancien patron du contre-espionnage italien, avait affirmé que, dès 1980, Estermann entretenait des relations avec les services secrets du bloc de l’Est et en était un « agent » !

Le très sérieux journal allemand Berliner Korier affirme de son côté également qu’Alois Estermann avait été recruté par la Stasi : la police politique de l’ex-Allemagne de l’est, a l’initiative de son chef de l’époque, Markus Wolf. Son nom de code : « Werder ». On interroge Markus Wolf : celui-ci apporte des réponses confuses, infirmant ces allégations mais précisant, à une autre source, qu’il était « fier » d’avoir personnellement « recruté » Estermann dès… 1979 !

Au bout de quatre ans d’enquête, l’ancien magistrat italien Ferdinando Imposimato publie un livre-choc (« Vatican, une affaire d’Etat ») qui reprend cette thèse et apporte d’autres affirmations : Estermann aurait été approché durant ses études (il était né en 1954) et, introduit au Vatican en 1980, il aurait servi d’informateur à la Stasi. Pour l’ancien magistrat, Estermann aurait notamment placé des micros dans les appartements personnels de Jean-Paul II. La Stasi, à l’aide des services secrets bulgares et sur ordre de Moscou, aurait servi de relais pour fomenter l’assassinat de Jean-Paul II : un épisode durant lequel nous avons vu que, précisément, Estermann était présent aux côtés du pape !

Le livre, hélas, manque cruellement d’éléments tangibles et, confronté à ses propres contradictions ou insuffisances, Imposimato n’apporte malheureusement pas de réponses réellement convaincantes. Qu’importe. Les hypothèses de liaison extra-conjugales entre Cédric Tornay et Gladys Mezza ayant fait long feu (de même que celles d’une liaison homosexuelle entre Tornay et son chef), l’ensemble des (rares) éléments disponibles semblent converger vers la piste est-allemande :

- Estermann aurait été un espion de la Stasi au Vatican, introduit par un prélat lui-même à la solde de l’étranger

- Il aurait servi à la préparation de l’attentat de 1981

- Il aurait, par la suite, profité de sa proximité pour fournir à l’Est des informations précieuses sur les actions secrètes de Jean-Paul II, un pape particulièrement vindicatif vis-à-vis du communisme

- Finalement démasqué, il aurait été abattu avec sa femme et le caporal Cédric Tornay dans le cadre d’une mise en scène destinée à profiter de l’inimitié notoire entre les deux hommes

Une thèse suffisamment crédible pour donner au romancier de gare Gérard de Villiers l’idée d’une aventure de la série érotico-policière SAS : « L’espion du Vatican » avec, toujours, beaucoup d’action en tous genres…

Loin de ces fredaines, le Vatican, lui, s’en tient depuis l’origine à la thèse initiale du « coup de folie » et n’a donné aucune suite aux multiples demandes d’informations dont il a été l’objet. Au-delà des circonstances mêmes du drame, une autre interrogation demeure : Quel rôle Jean-Paul II a-t-il tenu dans cette obscure affaire ?

Muguette Baudat, elle, a saisi la justice cantonale de Genève, puisque Cédric était citoyen helvétique : en décembre 2008, elle a pourtant été déboutée…

« On ira tous au Paradis… » chantait Michel Polnareff dans les années 70 « avec les saints et les assassins… » : et, à l’évidence, ni les uns ni les autres ne manquent, au Vatican…

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